GLOBAL PROJECT

Nous, Ceux de la Rue Tolemaide

dimanche 4 novembre 2007
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viatolemaide@globalproject.info
ou viatolemaide@sbenedetto.net

Soutenez le rassemblement du 17 novembre

L’appel qui suit a été rendu public samedi 20 octobre à Gênes, au Théâtre Zingari de San Benedetto al Porto Community, au cours d’une réunion publique avec Porota et Cela qui font partie des mères de la Place de Mai.

C’est vrai. Il y a une histoire des luttes, des mouvements sociaux, des gens, et une histoire du pouvoir. Il n’y a aucun doute à ce sujet et Gênes le confirme. L’histoire officielle est souvent écrite par les tribunaux. Les autorités publiques qui ont accusé 25 manifestants de dégradation et de pillage et qui gardent dans leurs tiroirs, pour le moment, des centaines de dossiers ouverts autant qu’il avait de participants aux manifestations contre le G8 , sont à l’image des pratiques du procureur. Réécriture, modification, distorsion de ce qui s’est passé pour en changer non seulement le sens, mais aussi effacer ces anomalies qui sont les signes tangibles de la crise d’un système. Réécrire l’histoire selon ses propres exigences n’est pas simplement un vieux vice de ceux au pouvoir : c’est aussi le symptome de la crise profonde et irréversible de la démocratie, qui a ainsi la nécessité de créer artificiellement autour d’elle cette légitimation qui n’existe plus.
Les mots assourdissants, choisis avec soin par tel ou tel représentant servile de l’Etat, prononcés dans les cours des tribunaux, devraient couvrir ce que des centaines de milliers de personnes ont vécu, et qui a ensuite été porté à la connaissance de millions d’autres personnes. Ces mots deviendront l’histoire officielle quand ils seont écrits noir sur blanc en bas des pages condamnant à des années de prison ceux qui ont eu la malchance d’avoir été choisis comme boucs émissaires, et commis la faute d’avoir été à Gênes le 19, 20, et 21 juillet pour protester contre le G8.

L’ordonnance de non-lieu prise pour l’assassinat de de Carlo Giuliani a été le premier chapitre de l’histoire de Gênes, écrit par le pouvoir.

Néanmoins, nous commettrions une grave erreur en pensant que cela s’arrète simplement là, et que la boucle serait bouclée. Dans la déclaration du ministère public, et dans la gestion du procès de Gênes, se révèle beaucoup plus que la simple confirmation d’une vieille hypothèse, que tous les mouvements de lutte connaissent bien : l’histoire du pouvoir et l’histoire "sociale", ne suivent pas des lignes parallèles, mais s’opposent l’une à l’autre jusqu’au conflit. Et c’est la force avec laquelle l’impact se produit qui détermine le résultat. Si on permet au "système démocratique", que ce soit au parlement ou à la justice, d’écrrie l’histoire de Gênes, alors le résultat sera toujours favorable au pouvoir et barrera la route aux mouvements sociaux, ceux qui étaient à Genes en 2001, et surtout à ceux qui sont venus et viendront après.

La seconde erreur, tout aussi grave, serait de penser que l’histoire des mouvements sociaux est écrite noir sur blanc aussi. Qu’elle est statique, établie une fois pour toute, permanente. Elle ne l’est pas. Cette histoire est vivante, à la différence de celle écrite par les tribunaux, elle se développe, s’éclipse, revient et se brise parfois comme la vie de ceux qui l’ont vécue.

L’après-Gênes a été marqué par la fragilité qui a touché tous ceux qui, chacun avec son propre parcours, avaient participé à la réalisation de cet extraordinaire soulèvement. Plongés dans le drame nous n’avons pas su nous exprimer avec force. Certains, après ce moment de sésobéissance collective, ont tout simplement préféré (re)prendre leur place au sein des partis, leur siège au Parlement ou suivre la voie de la politique officielle ; d’autres ont suivi les multiples chemins du mouvement, en cherchant au milieu des doutes et d’incertitudes des nouveaux parcours. En général nous n’avons pas été en mesure d’assumer les procès contre certains d’entre nous comme un acte politique fondamental, et cela a permis a d’autres d’écrire la trace de notre histoire

Mais que signifie de reprendre la parole ? Nous pensons que cela a peu à voir avec simplement parler, dénoncer, témoigner. Cela, certes, est indispensable, mais comme nous l’avons vu, s’il n’y a pas quelque chose de plus, quelque chose qui devient le moteur pour tout le reste, même ce qui est tenu pour acquis, est englouti dans une routine qui devient rapidement inefficace. C’est une idée force qui a produit Gênes, et pas la somme de ceux qui y ont participé. Et c’est à partir de cette idée, celle de la rue Tolemaide, que nous voulons contribuer à mettre au centre de la discussion ce que Gênes a été pour nous. Ces derniers jours, les autorités publiques ont mis à jour les outils que l’Etat veut utiliser pour criminaliser le mouvement de Gênes.

La manifestation qui a défilé tout au long de Via Tolemaïde est celle qui a rassemblé le plus de gens mais pour ceux qui veulent ré-écrire l’histoire du point de vue du pouvoir elle est une anomalie qu’il faut neutraliser. L’ensemble des événements du 20 juillet, l’offensive des carabiniers y compris l’assassinat de Carlo, s’organisent autour de la multitude de vingt mille personnes parties du stade Carlini et qui manifestaient en Via Tolemaïde.

Cette multitude avait choisi de façon nette et claire de désobéir à la contrainte de la ’zone rouge’, symbole concret de tout le pouvoir exercé par le G8 pendant le sommet. Ce choix a été affiché publiquement . La désobéissance, la violation de la Loi était devenue un fait, un espace public qui a donné corps à cette imposante communauté composée d’innombrables sujets et collectifs. En observant ce que font aujourd’hui les camarades de Copenhagen, ou ce qui c’est passé à Rostock , on s’aperçoit que ce choix d’une dimension spatio-temporelle, rénovée et enrichie, appartient désormais aux pratiques des mouvements. Il ne s’agit pas d’une "forme de lutte’, même si les techniques - par exemple celle des boucliers – ont été utilisées un peu partout, mais plutôt du paradigme de la désobéissance. Le choix d’enfreindre la ’zone rouge’ en le déclarant publiquement, c’est-à-dire sans ’clandestiniser’ ni les pratiques dans la rue ni le processus de construction de ce parcours, est inscrite dans l’anomalie que l’Etat attaque devant ses tribunaux.

Les vingt milles personnes de la Via Tolemaïde sont cette l’anomalie. Etre très nombreux et choisir de se constituer à partir d’une pratique partagée et rien d’autre est une expérience qu’on retrouve aujourd’hui dans la résistance des vrais mouvements qui luttent contre l’édification d’une base militaire ou contre le TGV qui dévaste le territoire.

Transformer son propre objectif politique en espace public constituant signifie commettre une faute envers l’Etat, quelque chose d’incompatible avec le pouvoir que les juges vont ensuite criminaliser : le consensus. La manifestation de Via Tolemaïde et l’expérience du stade Carlini avaient un appui et un soutien, en terme de d’idée et de pensée, qui allaient bien au delà du nombre des participants présents au contre-sommet. Est-il possible pour le pouvoir admettre cette extravagance ?

On peut être très méchants et féroces mais pas nombreux, isolés par tous, gestionnaires exclusifs de sa propre défaite … voilà ce qui est compatible avec le pouvoir. Bien au contraire et loin de la volonté des acteurs, parfois généreux et condamnée a des années et années de prison, l’Etat assigne un rôle et une place à tout, même aux témoignages et à la dénonciation. Le principal c’est le résultat final qui doit viser au renforcement des institutions, et leur lien menacé avec la légitimité et le consensus.

Et que se passe-t-il lorsque le consensus s’enracine pour un instant dans quelque chose qui annonce un refus des lois, de l’ordre d’état, et arrive à le pratiquer de façon collective ? C’était aussi cela, l’expérience de la Via Tolemaïde.

Un autre point sensible c’est ce qui c’est passé après l’assaut des carabiniers. L’exercice du droit à la résistance, spontané, direct et qui s’est étendu. La désobéissance ne s’est pas transformée en jeu de rôle, bien évidemment, ce n’était pas une pratique-fétiche dans une dimension cloîtrée avec une identité lourde et fondée sur des techniques de lutte mais qui reposait sur un sentiment commun et partagé

D’autre part, il y a aussi eu des gens qui à ce moment adoptaient le langage de la désobéissance mais qui aspiraient simultanément à des postes au gouvernement. Pour atteindre leur but ils ont déformé et travesti cette pratique dont l’originalité est essentiellement liée au contexte qui l’a produite, en la comparant à des modèles "historiques" (comme si on pouvait comparer la non-violence réelle des mouvements birmans à celle déclarée par certains parlementaires italiens qui donnent votent pour la guerre).

La Via Tolemaïde et le droit à la résistance par le biais de l’exercice de la désobéissance a balayé tout tentative de ce genre. La désobéissance ne pouvait plus être considérée un modèle ou une forme.

Aujourd’hui, en Italie, en Europe il nous semble évident qu’il s’agit d’assumer un parcours qui trouve sa fondation dans quelques axes même si cela se décline en formes et modalités différentes. On est partis du stade Carlini avec un objectif : faire des actions de désobéissance. On c’est retrouvés à mettre en place un dispositif de résistance pour faire face à la fureur aveugle des carabiniers et de la police qui cherchaient de nous anéantir. Personne ne pouvait réellement prévoir l’ampleur de la brutalité exercée par les forces de l’ordre contre les manifestants. L’Etat, les tribunaux, les institutions ont des difficultés à avaler la résistance des manifestants, réaction naturelle et revendiquée de façon collective. Et il faut placer l’assassinat de Carlo dans ce contexte là. Dans l’absence d’éléments susceptibles de manipulation, l’Etat a donc décidé le classement tout court.

Avec le procès de Gênes ils tentent de rendre nul ce point essentiel. Cette expérience est un message clair et puissant, d’espoir et de rage, pour d’autres mouvements, ceux d’aujourd’hui et ceux de demain. Via Tolemaïde a miné le terrain du pouvoir et ce dernier essaie d’en ré-écrire l’histoire, en traçant des limites compatibles avec sa propre légitimité. A Gênes on a déclaré "Les manifestants de Via Tolemaïde étaient tous violents", à Cosenza, on a été accusés d’"association de malfaiteurs avec le but de renverser l’ordre établi composée par vingt-mille associés".

Avec cette idée forte il faut reprendre le chemin vers Gênes, là où notre course a été interrompue, dans cette rue, et sur cette place toute proche baignée du sang de l’un des notres. Beaucoup on recommencé à courir, en Allemagne, en D...., dans la Vallée de Susa, à Vicenza. On sait d’où il faut qu’on parte pour les rejoindre : de la défense de tous les camarades accusés en réaffirmant ce que l’expérience de Gênes nous a laissé, à partir de Via Tolemaïde.

On sous-signe cet appel et pendant les jours où les juges du procès de Gênes seront en Chambre de conseil, on s’engage à organiser une mobilisation.

Tous ceux qui étaient présents pendant le contre-sommet du G8 en 2001 et sont descendus dans les rue de Gênes malgré les menaces, les agressions, l’arrogance et la violence des forces de l’ordre doivent s’opposer aux tentatives de nous accuser et donc de récrire l’histoire dans les tribunaux, du point de vue du pouvoir.

Par commencer, on le fait ici avec nos noms et prénoms, poursuivre cette lutte pour chercher à affirmer une vérité qui ne soit pas apprivoisée. Pour nous c’est un choix politique et personnel car nous ne voulons pas offrir l’occasion pour fermer encore plus les espaces d’expression et de conflit des mouvements sociaux dans ce pays. On demande à tous, individus et sujets collectifs d’organiser un réseau avec nous ; des initiatives sont nécessaires pour la liberté des camarades accusés dans les procès de Gênes et pour empêcher le pouvoir de stopper la course vers la liberté de tous ceux qui étaient à Gênes, Carlo parmi nous.

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